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Resist - THALIM UMR CNRS

Resist Colloque

Organisateurs : Luc Robène, Solveig Serre, The Global Consortium for French Historical Society

Centre de colloques du Campus Condorcet
Place du Front populaire, 93322 Aubervilliers

Résister !
Résister au temps qui passe. Résister à la douleur, à la maladie, au désespoir. Résister à l’injustice. Au pouvoir qui s’abat sur les faibles. Résister à l’oppresseur. Résister au modèle unique, à la culture dominante, à la norme ou à la bien-pensance. Résister aux règles, à l’ordre, à l’exemple à suivre. Résister aux contraintes matérielles, économiques, politiques, culturelles et sociales qui ordonnent ou contraignent les vies. À la domination du puissant sur les faibles. Résister à la loi ou à celles et ceux qui la tordent. Résister aux idéologies ou aux croyances dans lesquelles s’enferment des existences. Résister à l’emprise physique, morale, émotionnelle. Résister à l’esclavage, au colon ou au conquérant, à la force qui exploite, qui humilie, qui violente, aux lois du marché, aux emprises technologiques totales, aux cadences infernales, aux régimes autoritaires, à la pauvreté, aux catastrophes climatiques. Résister les armes à la main ou pacifiquement. Résister en migrant. Résister pour exister… Résister constitue-t-il le propre des sociétés humaines : une constante anthropologique ? La construction historiquement et socialement située des rapports à
l’autre, aux autres, à la nature et au monde ? L’acte définit-il des principes, choix et/ ou obligations, des configurations qui s’inscrivent sans discontinuer, mais sans pour autant se répéter, au cœur des relations sociales et des rapports de pouvoir qui trament notre histoire ? Participe-t-il de la fabrique des grands mythes qui tiennent ensemble les fils d’une histoire commune, sinon l’écriture d’un roman national ? Comme permettent de l’entrevoir l’actualité ou le passé récent, les existences des êtres et des peuples, et sans doute la conscience de ce qui nous unit ou nous détruit, sont marquées par des prises de position remarquables. Des personnes se dressent, fragiles dans leurs projets, fortes dans leurs convictions, seules ou par fractions plus ou moins importantes, contre toutes formes de domination au risque d’y sacrifier leur liberté ou leur vie. Les figures d’Alexeï Navalny, de Missak Manouchian, de Julian Asselange, de Daw Aung San Suu Kyi, celles encore des Femen, des Pussy Riot, des Mères de la place de mai, de Gandhi ou Mandela, pour ne prendre que quelques éclats contemporains, semblent dire la même histoire : celle des engagements, des forces qui sourdent et conduisent des femmes et des hommes à rompre avec l’impensable, à s’ériger en rempart face aux face aux injustices, contre l’ordre établi, face à la barbarie. Ces histoires remarquables s’avivent plus en profondeur de mouvements plus massifs. Elles embrassent les actes d’anonymes, de celles et ceux qui, engagés dans les insurrections, les frondes, les soulèvements et révoltes dépassent leurs propres peurs pour basculer dans le paradigme du refus et s’opposer à l’inéluctable. Elles agrègent les effets de la grève, massive, puissante, du refus d’avancer comme l’ordonnerait le « système », de l’inertie collective face aux changements imposés par la force ou dans le déni du consentement des peuples, des occupations de sites, d’usines, de territoire. Elles se saisissent des corps devenus la manifestation physique et politique du refus inscrit dans l’espace public, dans la rue. Parfois, résister peut conduire à envisager la rupture, les déchirures qui supposent de changer d’existence. Il faut partir pour échapper à des conditions de vie devenues insupportables, pour échapper à la famine, à la misère, à l’emprisonnement, à la mort. La dynamique des migrations ou des exils, des grands sauts qui, depuis des siècles, témoignent des capacités des hommes et des femmes à changer de pays ou de continents pour espérer survivre, au risque du pire, éclaire cette faculté des groupes humains à réinventer leurs cadres de vie pour imaginer au-delà des terres d’asile de nouveaux possibles. Résister c’est aussi choisir d’affirmer son identité au rebours de la morale, des bons usages, de la culture dominante, des esthétiques convenues, de ce qui s’impose par la contrainte ou la norme. C’est penser sa liberté, sa citoyenneté, revendiquer la pleine et entière possession de son corps, de son sexe, de son genre. Résister c’est encore choisir de s’exprimer, par la parole, par le corps, par le geste, l’écriture, les arts. C’est subvertir poétiquement le réel pour lui substituer l’imaginaire, l’esthétique, l’artistique qui fera à son tour basculer la vie ailleurs. C’est révéler en le transcendant, ce souffle vital qui est au fondement de la personne humaine et de ses libertés. Aussi convient-il de comprendre comment chaque époque, chaque culture, chaque société, des anciens mondes jusqu’aux nouveaux continents, de l’Antiquité à l’ère contemporaine, a pensé en actes les façons sans cesse réinventées de résister aux formes de coercitions. Comment chaque terre, chaque histoire, chaque destinée fut traversée par des enjeux qui enjoignaient les êtres à s’extraire de conditions de domination qu’ils ne faisaient bien souvent qu’entrevoir, pour résister et imprimer radicalement par les actes, ou plus en profondeur, par les idées, dans les esprits et le mouvement des pensées, des représentations, le sens du changement, la rupture. Résister cristallise des attitudes, des postures, des stratégies, des volontés, des vies saisies par la force et la violence ou la puissance de l’engagement : des rébellions serviles de l’Antiquité aux jacqueries du Moyen-Âge, en passant par les luttes des Canuts contre le progrès technique qui effraye et oblitère un temps l’horizon ; de la Marche des Beurs dans la France des années 1980 aux révoltes urbaines ; de la Révolution française aux révolutions contemporaines, Orange (Ukraine), des Parapluies (Chine), des Œillets (Portugal) en passant par les Printemps arabes ; du Black Power incarné par le poing levé des athlètes John Carlos et Tommie Smith aux Jeux olympiques de Mexico jusqu’aux Barricades de mai 1968 ; des sittings pour la paix à Occupied Wall Street ; de la Commune de Paris aux soulèvements des Bonnets Rouges, puis des Gilets Jaunes, en passant par les formes d’activismes qui ont marqué, en France, les luttes de collectifs embrassant la cause des minorités, des malades, des homosexuels, des détenus, des prostituées, de l’écologie, des femmes, du vivant ; de la résistance à l’occupant, qui agrège les sacrifices de femmes et d’hommes venus de tous horizons, de tous bords politiques, défendant leur patrie ou luttant pour un Idéal de Liberté, jusqu’aux soulèvements populaires motivés par la colère face à la destruction du monde. Ces ensembles doivent être appréhendés dans la variété et la richesse des faits, des objets, des relations, des emprises et des configurations de pouvoir, des contextes des lieux et des moments, des synergies, des tactiques et des stratégies, travaillant à la fois sur ce qu’il devient possible de comparer, sur ce qui est repérable dans l’identique et dans le différent, ou encore éventuellement sur ce qui ouvre des pistes pour appréhender les nouveaux horizons et espaces de l’interconnexion et de la globalisation à l’heure des interdépendances médiatiques, sanitaires, économiques et géo-politiques contemporaines. Car l’histoire peut aussi donner le sentiment de s’accorder momentanément sur des tensions et ruptures. Nos sociétés ont ainsi pu mesurer lors de la pandémie de Covid 19, au
cœur d’un « événement global » qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité a projeté les êtres au même moment, partout dans le monde, dans des systèmes de contraintes physiques, sanitaires, émotionnelles relativement comparables, à quel point résister – parfois en contournant ou subvertissant les règles ou l’ordre imposé – constituait l’horizon indispensable d’une réécriture de l’avenir, une réécriture du monde. Mais pour autant, avons-nous su résister ensemble ? ou l’imminence de la catastrophe commune a-t-elle révélé sinon généré de nouvelles fractures, de nouvelles concurrences, de nouvelles violences ? Résister suppose que le possible en tant que rupture ait été pensable, imaginable, réalisable. Le passé des peuples est sans doute chargé de cette force de rupture sans cesse reconduite dans l’acte, parfois magnifiée, le « fait de résistance », qui à son tour soulève des montagnes et permet aux femmes et
aux hommes de se tenir debout, de se projeter dans de nouveaux possibles, portés ou emportés même par le sentiment d’entrer en résonance avec des idées et des valeurs que l’on défend. Résister suppose ainsi la capacité humaine à espérer mieux. Résister est à la fois accomplissement et mémoire. Il imprime donc l’histoire en tant qu’un devenir en
actes tel qu’il arriva qu’il fût conçu, à la fois tributaire et creuset contributaire des pratiques de celles et ceux qui ont résisté et des dispositifs qu’elles et ils ont construits pour résister. Ces histoires de vies qui se sont accomplies au prix de bravoures ou de sursauts, mais aussi bien souvent au creux de quotidiens plus obscurs doivent être exhumées, scrutées, éclairées, comparées, afin d’en saisir à la fois les principes, les configurations, les modèles, et l’infinie richesse des conditions historiques et sociales qui ont sculpté chaque cas dans sa singularité. Interrogé sur son métier d’historien, sur ses expériences et ses sensibilités de chercheur, et sur ses rapports personnels au terrain, Marc Ferro soulignait à quel point il trouvait du sens et un plaisir tout personnel à comprendre « comment les sociétés apprennent à résister sans cesse à un avenir qui leur échappe, à découvrir comment les hommes savent résister » car, soulignait-il en conclusion : « ce sont ces
formes de refus qui construisent l’histoire ». Ce sont les sentiers ouverts par ce grand historien français que ce colloque entend nourrir en cherchant à comprendre en chaque époque, chaque lieu, chaque culture, chaque relation, chaque objet, ce que résister veut dire.

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