À l’école des oiseaux À propos de l’oeuvre de Jean-Luc Mylayne Chapitre d’ouvrage - 2023

Danièle Méaux

Danièle Méaux, « À l’école des oiseaux À propos de l’oeuvre de Jean-Luc Mylayne  », in Rodolphe Olcèse, Vincent Deville (ed.), L’art et les formes de la nature, 2023

Abstract

La démarche du photographe repose sur une cohabitation prolongée avec ces animaux, la réalisation des images s’avérant indissociable d’un « art de vivre » qui privilégie l’humilité, la lenteur et l’écoute. C’est grâce à cette méthode (qui confine à l’ascèse) que l’artiste gagne la confiance des animaux qui s’approchent de lui sans crainte. La technique photographique très sophistiquée, à laquelle recourt Jean-Luc Mylayne, lui permet en outre d’inscrire les oiseaux dans un espace rythmé d’usages, d’habitudes et de vécus localisés. Les images réalisées invitent le spectateur à partager une manière sensible d’investir le site, qui se présente aux antipodes d’une appréhension homogène à partir d’un point de vue unique, selon une construction en perspective. Le regardeur éprouve presque ainsi la sensation d’appréhender les lieux, selon une forme de subjectivité animale. L’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro a étudié le « perspectivisme amérindien », autrement dit « la conception indigène selon laquelle le monde est peuplé d’autres sujets, agents ou personnes, au-delà des êtres humains […] dont la façon de voir diffère de celle des humains . » Les peuples autochtones, avec lesquels le scientifique a été en contact sur terrain, perpétuent une mythologie selon laquelle les animaux ont, dans un passé reculé, été des êtres humains et ont conservé, de cet état originel, une aptitude à la communication. Ces indigènes ne se pensent pas comme les seuls détenteurs d’une subjectivité, puisqu’ils attribuent cette propriété aux animaux, voire même aux plantes : ils habitent de la sorte un réel au sein duquel plusieurs mondes sont susceptibles de coexister. C’est à une conception comparable qu’ouvre le travail de Jean-Luc Mylayne, quand il évoque plastiquement l’expérience animale de l’espace. Une telle œuvre tend à se démarquer d’une conception dualiste, « naturaliste » au sens que Philippe Descola confère à ce terme ‒ selon laquelle la nature est appréhendée en tant qu’objet nettement coupé des sujets humains. Elle s’écarte d’une réification du vivant qui suppose de réduire au maximum toute forme d’intentionnalité animale, de priver les bêtes de subjectivité voire d’occulter leur agentivité. Au sein de la culture occidentale, l’homme s’est affirmé en refusant à l’animal la capacité de détenir un point de vue ou une quelconque intelligence . L’œuvre de Jean-Luc Mylayne semble au contraire restituer aux oiseaux des perspectives qui leur sont propres. Ce faisant, elle travaille à enrichir la réalité dans laquelle vit le spectateur, afin que ce dernier y articule la possibilité d’une pluralité de mondes, chacun d’entre eux étant lié aux besoins vitaux d’une espèce particulière.

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