Le peintre, mémoire des poètes disparus [Rimbaud, Artaud, Desnos et Nerval exposés par Ernest Pignon-Ernest] Communication dans un congrès

Marie-Paule Berranger

Marie-Paule Berranger, « Le peintre, mémoire des poètes disparus [Rimbaud, Artaud, Desnos et Nerval exposés par Ernest Pignon-Ernest]  »

Ernest Pignon Ernest s’est attaché à faire surgir sur les murs de France, d’Italie, du Chili les visages ou les silhouettes de Rimbaud, Artaud, Desnos et Nerval, et aussi Maïakovski, Hölderlin, Pasolini, Neruda, Genêt, c’est-à-dire qu’il s’est fait mémoire d’écriture, mais pas seulement car il a aussi placardé ses sérigraphies dans les ghettos de Soweto, et dans les rues d’Alger ou de Naples des silhouettes d’opprimés ou de résistants anonymes. Il superpose au temps de l’œuvre plastique la temporalité propre à ces poètes, et celle qui caractérise, ce n’est pas la même chose, l’émergence, le purgatoire, la disparition et la résurgence des écrivains, ce que Judith Schlanger appelle la "mémoire des œuvres". A ces strates temporelles s’ajoutent l’instantanéité du choc émotionnel, le temps de la découverte du dessin qui, placardé sur les murs, fait événement. Enfin le temps plus ou moins long qu’il faut à l’œuvre exposée sans protection pour disparaître complètement, entraînant avec elle l’effacement progressif de la figure, qui, sortie du temps, y rentre sous nos yeux au gré des pluies, des graffiti ou des lacérations des passants. C’est ainsi que le dessinateur exceptionnel qu’est Ernest Pignon Ernest se double d’un sculpteur méconnu, qui travaille un matériau intangible, le temps lui-même, et, ici, le temps littéraire, la mémoire des poètes et des mythes littéraires. ou Ernest Pignon-Ernest, dessinateur et plasticien manifeste en trompe-l’œil sur les murs des villes du monde des revenants troublants : héros anonymes des luttes politiques, victimes de l’apartheid, du sida, d’un certain « ordre » économique qui écrase l’être et le corps. Toute une série de ses travaux porte sur des poètes : Maïakovski, Neruda, Genet, Pasolini. En étudiant la mise en place des portraits de Rimbaud (1978), Artaud (1997), Desnos et Nerval (2001) on est amené à confronter plusieurs temporalités : la temporalité elle-même complexe de la création du plasticien, le temps <iu poète, et ce que Judith Schlanger appelle « la mémoire » des œuvres. Préférant les traces aux preuves, évitant à ses fresques et sérigraphies exposées aux intempéries et aux aléas de la vie sociale la survie des musées, Ernest Pignon-Ernest remet en circulation des figures refoulées, présences hantantes sinon accusatrices dotées de toute la force du mythe. Mais que peuvent conserver du lisible les arts du visible (dessin, peinture, sérigraphie .. . ) ? S’il nous restitue l’aura des poètes et la tragédie de ces « suicidés de la société » ou de l’Histoire, le plasticien ne sacrifie-t-il pas le texte au mythe ? Leur réincarnation fugitive sur « la peau des murs » de Paris, Ivry ou Charleville ramène à la mémoire collective des œuvres oblitérées par la canonisation scolaire. Travaillant comme des matériaux les temps et les lieux, Ernest Pignon-Ernest fait apparaître avec la force d’un « happening » ce que nous ne voyons plus, mais, selon la formule de Didi-Huberman, qui, cependant, nous regarde : "ce que signifie l’élimination des poètes".

In his <i>trompe l’oeil</i> murals, created all over the world, Ernest Pignon-Ernest pictures disturbing ghosts : unsung heroes of political struggles, victims of apartheid, of apartheids, of the economy, crushing body and soul under its "order". One series of his works is devoted to poets : Maïakovski, Neruda, Genet, Pasolini. When considering the portraits of Rimbaud (1978), Artaud (1997), Desnos and Nerval (2001 ), one has ta compare several temporalities : the complex choice of the creator, the period of the poet, and what Judith Schlanger refers to as the work’s "memory". Ernest Pignon-Ernest chooses the ephemeral rather than the proof, preferring to expose his work to the hazards of weather and of social movement, rather than an afterlife in a museum, and resuscitates haunting, if not accusatory, repressed figures, like a powerful myth. Yet, how could what you read be made visible by art (drawing, painting, screen printing .. . ) ? While the artist gives form to the poets’ aura and the tragic fate of these suicidal victims of society or of History, is he not substituting a myth for the texts ? In fact, this temporary reincarnation on the "skin of the walls" in Paris, Ivry or Charleville, reinstates in the collective memory works that school tradition sanctified and therefore blotted out. Ernest Pignon-Ernest shapes time and place into art, and, like a "happening", reveals what we do not see anymore, and yet sees and concerns us, in Didi-Huberman’s words : "what the disappearance of the poets means".

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