<div><p>Lorsque Gautier s’embarque sur le Moeris, à Marseille, le 9 octobre 1869, pour traverser la Méditerranée et assister aux fêtes données par le khédive Ismaïl pour l’ouverture du canal de Suez 1 , il est un devenu une sorte d’institution à lui tout seul : on l’écoute, on fait son portrait, on sait qu’un mot de lui peut lancer une carrière d’artiste. Il a voyagé en Europe, en Russie, au Maghreb, en Orient, et il en a ramené des récits qui sont cités en exemples d’exactitude dans les guides et les dictionnaires. Son Voyage en Égypte, resté inachevé, et publié sous forme de feuilletons dans le Journal Officiel entre février et mai 1870, apparaît rétrospectivement comme une sorte de chant du cygne de son oeuvre viatique, puisqu’il meurt deux ans plus tard.</p><p>On ne saurait sous-estimer l’importance d’une chute 2 qui fit Gautier, pendant la traversée. S’étant fracturé l’humérus, il fut obligé de renoncer au voyage de la Haute-Égypte prévu pour les invités de marque. Ce qui ne l’empêcha pas d’aller d’Alexandrie au Caire en train, grâce au chemin de fer nouvellement construit par les Anglais. C’est dans ce cadre-là qu’il observe les fellahs, les paysans égyptiens (le mot signifie « laboureur » en arabe), qu’il voit à travers la fenêtre de son wagon. Aucun contact direct, donc, avec la réalité paysanne observée. En revanche, grâce à la lunette dont il ne se sépare pas et à son talent bien connu d’observateur, il parvient à décrire, en quelques pages, une réalité sur laquelle on va s’attarder.</p><p>Gautier, signalons-le d’emblée, n’a pas publié une ligne sur ces fêtes d’inauguration auxquelles il assista pourtant. La question de savoir quel rôle les fellahs jouèrent dans le creusement de l’isthme de Suez 3 n’est pas la sienne. En revanche, il éprouve à l’évidence une certaine fascination à leur égard, et il est certain qu’il n’est pas le seul à s’intéresser aux fellahs en 1869 : signalons le roman d’inspiration autobiographique Le Fellah d’Edmond About, qui raconte l’histoire d’un paysan égyptien dont le père mourut lors du chantier de l’isthme, mais qui, passé par la France, se laisse finalement convaincre du caractère favorable, pour l’Égypte, du canal qu’il célèbre comme un mariage symbolique entre l’Orient et l’Occident, dans la veine de l’imaginaire saint-simonien 4 . Ce texte, ainsi que les pages de Gautier qu’on va commenter dans son Voyage en Égypte, marquent sans doute le début d’un intérêt nouveau pour la figure du fellah, qui deviendra, dès le début du XX e siècle, une sorte d’incarnation du Peuple égyptien. Il y aura à l’évidence, à ce moment-là, quelque chose comme une actualité du fellah, dont on peut déceler les prémices à la fin du XIX e siècle. Gautier écrivait d’ailleurs qu’« il préside à l’hymen de la Terre et de l’Eau 5 » -rien de moins . Avant d’essayer de comprendre cette formule qui fait du laboureur égyptien une sorte de Dieu de la nature, voyons comment il est considéré chez quelques voyageurs qui ont précédé Gautier en Égypte.</p></div>
Portrait du fellah dans le Voyage en Égypte de Gautier Article - 2025
Sarga Moussa, « Portrait du fellah dans le Voyage en Égypte de Gautier
», Bulletin de la Société de Théophile Gautier, 2025, pp. 115-128. ISSN 0221-7945
Abstract
