Promesse de croissance effaçant les tensions sociales, optimisation de l’information, médiation apaisée des conflits, optimisation délibérative voire fabrication d’un consensus algorithmique : les promesses d’un « citoyen augmenté » sont aussi nombreuses que les expérimentations. Elles viennent répondre aux angoisses nourries par la peur des manipulations de l’information, celle des biais des IA, du profilage numérique, de l’émergence d’une algocratie obscure voire d’une disparition des classes moyennes, d’une augmentation massive des inégalités et de l’émergence d’une technologie non-soutenable. Si la crise politique que traversent les démocraties représentatives est largement antérieure à l’apparition de l’IA, le rôle des systèmes automatisés dans l’aggravation de ces problèmes semble indéniable. Et pourtant, ces systèmes présentent dans le même temps des voies nouvelles au service des processus démocratiques.
Depuis le klèrôtèrion, méthode mathématique de tirage au sort standardisé de la démocratie athénienne jusqu’à la « mathématique de l’intérêt général » rêvée par Condorcet, les solutions technologiques ont été nombreuses à être proposées au fonctionnement de la démocratie. Aujourd’hui, les grands modèles de langage (LLM) produisent des vérités statistiques générales à partir du chaos des données initiales. La démocratie, elle, agrège des préférences dispersées en décisions légitimes. L’analogie, voire la comparaison, serait tentante, mais elle réduirait le fonctionnement démocratique à une simple ingénierie de l’optimisation et de la prédiction.
Mais le solutionnisme numérique n’est-il pas potentiellement une manière de défaire le lien démocratique de l’agora et de dépolitiser le contrat politique par la technocratie ? Les conflits de valeurs sont-ils juste des problèmes d’optimisation ? L’architecture logicielles peut-elle faire loi par défaut ? Qu’en est-il des risques de micro-ciblage, des risques de manipulation, de la concentration du pouvoir, des nouvelles invisibilités produites par la mesure ? Peut-on simuler, tester et appliquer des politiques comme on déploie du logiciel ? Comment mettre au service du savoir et du choix démocratiques les immenses puissances d’analyse des modèles d’IA ? Comment assurer le maintien du pluralisme ? Les questions que l’IA pose à la philosophie politique sont aussi nombreuses que les enjeux immédiats qui montreront si les démocraties sortiront renforcées ou affaiblies de cette révolution cognitive mais aussi sociale qu’est l’IA. Surtout, le récit contemporain de l’IA est narré par les grandes entreprises technologiques et les entrepreneurs, or, n’y-a-t-il une contradiction dans les termes entre la volonté de mettre les capacités de l’IA au profit de l’exercice politique et la privatisation du secteur, plus occupé à rivaliser en puissance et à chercher à attirer des investissements monstres et dégager des bénéfices ? On comprend ainsi que la véritable question ne concerne pas la possibilité de substituer une intelligence computationnelle à la délibération collective, mais la possibilité de concevoir et déployer des outils qui en soient les auxiliaires, les facilitateurs. Aujourd’hui, un certain nombre d’expérimentations et de recherches tentent de répondre à ces questions (agents délibératifs, forum de participation, agrégation de propositions citoyennes, vote participatif, lutte contre la désinformation…).
Ce séminaire, en se défiant des prédictions hâtives, essayera d’y réfléchir en s’appuyant sur l’histoire et la théorie politique autant que sur l’étude des expériences concrètes prenant vie sous nos yeux.
Lien zoom (l’inscription préalable n’est pas nécessaire) :
https://cnrs.zoom.us/j/95431461297?pwd=kBVAiY6hX2DiAjo4ljbFityROTdMp2.1
