Lire Michel Chaillou c’est perdre ses habitudes et trouver une voix d’accompagnement dans des errances qui préfèrent les bords de route, de phrase et d’ ?il aux repères sans oubli ni recommencement. Les deux livres de Chaillou que j’aimerais lire ensemble permettent de le situer tout contre une orientation décisive dans l’ethnographie et la littérature contemporaines que les travaux de Marc Augé ont parfaitement concrétisée avec le retour en France des ethnologues du lointain pour répondre à la surmodernité évènementielle et spatiale dans laquelle l’individu va circuler comme dans un ailleurs. Chaillou nous apprend une toute autre attitude, plus chaude et digressive, plus raconteuse et rêveuse, au plus près des paroles qui croient aux « Muses » : « je voyage comme je parle, à bâtons rompus ». Après Michelet et aux côtés de son presque contemporain Raymond Depardon (sa France de 1913), Chaillou nous propose une éthique de la traversée trans-subjective : « si je sors, c’est pour que ma phrase prenne l’air ». Toute son anthropologie est alors une relation de voix, d’échos, de résonances qui n ?en finissent pas de faire de la France une fugitive et donc des hommes qui y vivent, y viennent, voire en rêvent, des marcheurs d’utopie, des songeurs d’« on-ne-sait-quoi ». A partir de quelques gestes intempestifs qui font l’écriture d’une telle France, au-delà d’un journal de voyage ou d’une « demi-autobiographie », on partage alors le combat vital pour chacun et pour tous, en vue de supprimer tous les carnets anthropométriques d’identité, y compris dans les écritures, si l’on veut continuer à vivre libres dans une France libre.
Auteur d ?une vingtaine d ?ouvrages depuis Le Sentiment géographique (Gallimard, 1976, « L’imaginaire », 1989), Michel Chaillou a reçu le Grand prix de littérature de l’Académie française en 2007. Voir La France fugitive, Fayard, 1998, Prix Cazes 1999, rééd. Livre de poche. Sur La Fuite en Egypte, Fayard, 2011 : http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/04/21/la-grande-aventure-de-michel-chaillou_1510702_3260.html
Serge Martin est professeur de littérature contemporaine de langue française à l’Université Sorbonne nouvelle Paris 3 (DILTEC - EA 2288) et membre associé de THALIM. Ses recherches portent sur la voix et la relation en poétique et en didactique des arts du langage. Il a publié Les Cahiers du Chemin (1967-1977) de Georges Lambrichs. Poétique d’une revue littéraire (Champion, 2013) ; Poétique de la voix en littérature de jeunesse. Le racontage de la maternelle à l’Université (l’Harmattan, 2014). Poète sous le nom de Serge Ritman (dernier livre : Tu pars, je vacille, Tarabuste), il anime la revue Résonance générale et prépare le dossier de la revue Europe consacré à Ghérasim Luca.
Entrée libre.
Musée du Quai Branly, salle n°2 (sous-sol, à droite de l’amphi Claude Lévi-Strauss)
37 Quai Branly - 75007 Paris