Performances culturelles du genre 2015-2016 Cycle Travestissements

Organisateurs : Anne Castaing, Fanny Lignon, Mehdi Derfoufi, Tiziana Leuci

L’étude de la performance dans le champ académique a connu depuis les années 1960 de multiples évolutions. A travers la notion de "performativité" développée par John L. Austin, notamment, les Performance Studies problématisent les analyses visuelles et textuelles des représentations en resituant dans les corps en action (dans le langage, les gestes, les rituels...) la capacité d’agir des individus et des groupes sociaux. Dans les années 1970-1980, les apports des féministes et des artistes au champ des Performance Studies contribuent à ouvrir de nouveaux espaces déterminants pour l’expression des minorités de genre, de race et de classe. C’est ainsi qu’en conclusion de Trouble dans le genre (1990), Judith Butler déploie ce concept crucial : lieu où se déroule, où se construit et où se défait l’identité du sujet, la performance est aussi le lieu de l’épanouissement de cette « boucle infinie » constituée d’une multitude de caractéristiques et de prédicats — « la couleur, la sexualité, l’ethnicité, la classe (...) et les ‘capacités physiques’ — qui finissent toutes sur un etc. embarrassé ». Un « etc. embarrassé » qui révèle, selon Butler, l’incapacité du langage à « englober un sujet situé » et se traduit chez Homi Bhabha, Mikhail Bakhtine ou bien encore Gayatri C. Spivak par d’autres entrelacs complexes : ceux de la culture du sujet ; sujet nourrit de signes, de rituels, de pratiques, mais sujet également apte à s’en émanciper par la réappropriation même de ces signes, de ces rituels, de ces pratiques.

Comment la performance orchestre-t-elle cette relation complexe du sujet à l’identité et à la culture ? La scène, celle des arts et de la littérature, est le lieu privilégié de la pratique comme du spectacle, du rituel culturel comme de l’expérimentation ; le lieu où les identités se formulent, se composent, mais aussi se transgressent. Elle est le lieu où le genre s’expose comme construction culturelle, mais où les outils et les moyens de cette construction s’exposent également.

Ce séminaire interdisciplinaire se propose d’explorer différents espaces, ‘lieux’ et ‘lisières’ de la culture pour penser le genre comme une pratique singulière et mouvante et la performance comme son espace de prédilection. A travers une pluralité de médias, d’approches et de disciplines, il s’agira d’inviter à penser les effets et les spécificités de ces performances complexes, historicisées et culturellement situées, pour observer ensuite la façon dont le genre s’inscrit, se construit mais également se déconstruit dans les pratiques culturelles, où les identités de genre se négocient et s’articulent au prisme de leur ancrage. Enfin, il s’agira d’analyser comment le genre et sa performance témoignent des cultures et des modes de construction, de domination mais également d’émancipation du sujet.

Pour sa deuxième année, le séminaire se focalisera sur la problématique du travestissement, ce terme étant entendu de façon plurielle et dans toutes ses acceptions. Transformation, dissimulation, appropriation, transgression... Se travestir, c’est se mettre en scène avec des objets ordinairement "réservés" à l’autre sexe mais aussi interroger la relation complexe et paradoxale que nous entretenons avec des accessoires qui, dès lors qu’ils sont ainsi employés, n’ont plus rien d’accessoire. Car si ces pratiques témoignent d’une volonté de transgression, il semble qu’elles ne se contentent pas d’exhiber les artifices sur lesquels se basent les codes vestimentaires et sociaux mais permettent véritablement de jouer avec les identités et le genre.

Programme :

Les Vendredis de 14h à 16h
Maison des Sciences de l’Homme (CNRS/EHESS) - CEIAS - Salle 640
190 avenue de France, 75013 Paris

13 novembre  : Jean-Yves Le Talec (Univ. Toulouse Jean-Jaurès/CERTOP-SAGESSE)
« Performances de genre, performances spectaculaires : Le camp dans les arts du spectacle. »

11 décembre  : Luca Greco (Univ. de la Sorbonne Nouvelle/CLESTHIA)
« Pour une sociohistoire de la catégorie drag king : émergence, filiations et dissidences catégorielles. »

22 janvier  : Luc Robène (Université Bordeaux 2/THALIM-ARIAS) et Solveig Serre (CNRS/THALIM-ARIAS)
« La scène punk au féminin : un mauvais genre ? »

12 février  : Alberto Da Silva (Univ. Paris-Sorbonne/CRIMIC)
« Une Cendrillon à l’envers : genre et travestissement à la télévision brésilienne. »

11 mars  : Mélanie Boissonneau (Univ. Paris 3/IRCAV)
« Super-héroïnes et super-héros au cinéma : vers une porosité du genre ? »

8 avril  : Karine-Solene Espineira (Univ. Paris 8 Vincennes Saint-Denis/LEGS)
« Les changements de genre par procuration dans l’univers des Massively Multiplayer Online Role-Playing Games. L’exemple de RIFT »

6 juin  : Alexandra V. Leonzini (Freie Universität Berlin / Humboldt Universität zu Berlin)
« The lycanthrob : gender-bending, sexuality, and werewolves in popular culture »

10 juin  : Chloé Maillet (Musée du Quai Branly)
« Du travestissement au transgenre dans l’Occident médiéval : pratiques et représentations »

Séances du séminaire

Séance(s) passée(s)

  • Du travestissement au transgenre dans l’Occident médiéval : pratiques et représentations (Chloé Maillet)
  • The ‘Lycanthrob’ : Gender-bending and Werewolf Romance (Alexandra V. Leonzini)
  • Les changements de genre par procuration dans l’univers des Massively Multiplayer Online Role-Playing Games. L’exemple de RIFT (Karine-Solene Espineira)
  • Super-héroïnes et super-héros au cinéma : vers une porosité du genre ? (Mélanie Boissonneau)
  • Alberto Da Silva : Une Cendrillon à l’envers : genre et travestissement à la télévision brésilienne
  • La scène punk au féminin : un mauvais genre ? (Luc Robène et Solveig Serre)

    Contrairement à la variété ou à la chanson, le rock reste une affaire d’hommes. Si l’explosion punk des années 1977-1978 a permis aux filles d’investir partiellement ce royaume des masculinités sous l’angle du Do It Yourself et d’ouvrir par la suite sur des incursions plus régulières, les conditions et la portée de cet investissement - ainsi que les stratégies mises en œuvre sur la scène et à la ville - méritent d’être questionnées. Notre communication entend donc présenter des éléments de réflexion qui constituent des pistes majeures pour interroger l’histoire des scènes punk au prisme du genre en renouvelant les questions autour des paradoxes constitutifs de « l’être punk ».
    En cela l’angle du travestissement nous semble particulièrement pertinent. Car le punk, art du détournement et de la subversion, renvoie bien à des modalités spécifiques de travestissement, qu’il s’agisse de considérer le processus d’enlaidissement et l’appétence pour le mauvais goût au regard des codes esthétiques classiques (stratégie du « schocking »), l’hyper-sexualisation des apparences ou la transgression des codes hégémoniques du masculin et du féminin (les garçons se maquillent, les filles se coiffent à la garçonne et adoptent des attitudes de « mecs » sous cuir cloutés). En ce sens, il interroge à un premier niveau ce que veut dire être une femme ou un homme dans ce champ de force et permet de questionner la construction des masculinités et des féminités punk dans un mouvement qui prône une torsion du réel comme horizon culturel, social et politique.
    Simultanément, cet univers est traversé par des effets de réalités et des équilibres en questions qui touchent l’ordre du genre punk. En effet, le punk, mouvement révolutionnaire dans l’âme et sensible au bousculement des codes, tend néanmoins à reproduire un certain nombre d’inégalités, voire de violences ordinaires : place subalterne des femmes en dépit de l’hyper-visibilité militante de quelques-unes (Rrrrriot girls, Femen), « punkettes » soumises ou hyper soumises cumulant les figures de « copine » et d’objet sexuel au squat, représentations souvent caricaturales des femmes et de ce qu’elles incarnent (sexe, couple, amour) dans les textes punk – écrits par une majorité d’hommes, rôles des femmes sur la scène punk (derrière la scène plus souvent que sur scène, parfois au micro plus rarement derrière un instrument), images des féminités du punk inscrites dans des registres figés, tantôt sexuellement explicites, tantôt fortement masculinisés. Autant de tensions qui questionnent les manières par lesquelles les femmes ont « réellement » investi de manière libertaire et autonome le punk en France, et plus largement dans le monde, et qui invitent à réinterroger les processus du travestissement. Jusqu’à quel point celui-ci ne participe-t-il pas en effet d’une autre forme de détournement, non attendue, masquant derrière le jeu supposé subversif de l’apparat punk des effets de contraintes ou de domination ? Jusqu’à quel point le punk travestit-il des réalités genrées paradoxalement plus violentes qu’elles ne se disent ?

  • Pour une sociohistoire de la catégorie drag king : émergence, filiations et dissidences catégorielles (Luca Greco)
  • Performances de genre, performances spectaculaires : le camp dans les arts du spectacle (Jean-Yves Le Talec)
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